Petite chronique d’un drame amoureux à Kijam…
Le soleil se lève à Kijam. Tu ouvres les yeux sur un plafond de bois. Tes paupières sont encore collées par un demi-sommeil. Tu ne rêves plus vraiment, tu imagines seulement. Tu veux toucher encore un peu le visage qui peuple tes nuits. Revivre un instant, les moments passé en songe avec lui. Tu refais des images pour prolonger le rêve, mais cela n'a plus la même saveur. Tu sais qu'à ton levé, tout aura disparu, qu'il sera loin et toi, seule, dans ta maison de bois.
Le soleil se reflète sur les flaques de pluie, il est bas et aveuglant en ce jour d'hiver. De ta fenêtre, tu vois les toits de Kijam, et les immeubles gris, au loin en périphérie. C'est ta cité de toujours, ce petit ilot dans l'infini. Autour, il y a mille choses à découvrir. Autour, il y a tout. A Kijam, il n'y a que ta vie que tu traîne. Petite fille, tu aimais Kijam. Jeune femme, tu ne sais plus.
Le même jour, à la même heure, il y a un homme qui écrit, là-bas, en périphérie dans un des appartements minables que tu avais sous les yeux. Son café froid stagne dans une tasse bleue. Il écrit depuis deux heures, et le flot de ses mots ne se tarit pas. Il a rêvé cette nuit. Il a rêvé de toi. Il rapporte ce rêve où vos mains se sont rencontrées, où tu as vu en ces yeux qu'il t'aimait. Il sait que s'il s'arrête, tout aura disparu, que tu seras loin, et lui, seul, dans son immeuble froid.
Il décrit ta chevelure blonde et tes yeux verts. Ton sourire timide, mais charmeur. Il te décrit comme il décrit une fleur.
La fleur, dans sa maison de bois, se regarde dans un miroir. Elle ne voit qu'un chardon avec des cernes, et des dents un peu jaunis par le tabac fumé. Tu as l'impression de ne pas avoir dormi, que quelque chose, en toi, est cassé. Tu as envi de pleurer, mais même cela ne semble plus fonctionner. L'eau de ta douche coule sur ta peau. Tu as encore quelques minutes où tu peux profiter de ton temps et penser librement. Au fond, tu aimes penser, même si cela te fais souvent mal. Tu visualises déjà ta journée, et revois celle d'hier. Tu sais que tu va être en retard. La chaleur de l'eau a anesthésié tes sens. Le temps file toujours, les secondes sont des poussières d'or semées par ta jeunesse percée. Tu brosses tes cheveux devant le miroir. L'image qu'il te renvoi n'est pas un songe.
A Kijam, il y a cet homme que tu ne connais pas, mais qui ne cesse de penser à toi. Il t'a vu un jour dans un bus. Tu y étais assis, ailleurs, perdu dans la musique que tu écoutais. Il s'est assis en face de toi et il t'a regardé. Tu as à peine croisé son regard une seconde. Cela ne t'a rien fait. Tu as détourné tes yeux vers la vitre où les rues défilés. Tu ne l'as pas remarqué ce regard. Pour toi, ce n'était qu'une ombre parmi toutes celle qui peuplent Kijam.
A Kijam, il pleut encore, et l'homme de l'autobus marche dans les rues. Il espère te rencontrer. S'il ne croit pas au destin, il veut croire à sa chance. Tous les jours à la même heure, il prend le bus, celui où il t'a vu. Il te cherche parmi la foule de voyageurs. Il fixe la porte de devant et espère que tu surgisses un peu essoufflée, ta mèche de cheveux devant les yeux. Il voit défilé tout Kijam. Des centaines de femmes et d'hommes. Tous des fantômes pour qui, il est aussi un fantôme. Tous les jours, il descend au terminus du bus. Il se dit que demain, peut-être, ce sera le bon jour. Il ne peut pas savoir que tu n'as pris qu'une seul fois ce bus, par erreur. Il ne sait pas qu'il ne te verra plus jamais.
Toi, tu es triste quand tu rentre de ton travail. Kijam est gris et tu te sens seule. Ton travail t'ennui, et tu n'a personne pour te plaindre. Sauf ce grand miroir qui te revoie ta silhouette élancé et la blancheur de ta peau. Alors, tu pleures car c'est le soir qui tombe sur Kijam. A chaque jour qui passe, c'est un peu plus de ton espoir qui fond en larme sur tes joues.
Moi, je ne suis qu'un narrateur. Tu ignore que, quelque part, très loin de Kijam, j'écris ton histoire. Je voudrais tant te dire qu'à Kijam, tu n'es pas seule. Il y a cet homme qui t'aime. Si tu pouvais m'entendre. Je ne peux que décrire ton chagrin, et pleurer avec toi. Mais, cela non plus tu ne peux pas le savoir.
L'homme ignore aussi que j'existe. Si seulement, je pouvais lui souffler ton adresse. Je lui dirai que tous les matins à sept heure cinquante sept, tu prends le bus de la ligne cinq en bas de chez toi. Tu descends à l'arrêt du Grand Hall. Ensuite, tu marche vite vers la boulangerie qui fait l'angle de la rue. Tu t'achète un croissant que tu mange en marchant. Puis tu prends le bus de la ligne huit sur la grande avenue en contrebas. Celui de 8 h 16 ou à la rigueur 8 h 21, s'il y avait du monde à la boulangerie. A 8 h 39 tu arrive à ton travail ; ce grand magasin, où tu occupe la caisse quatre, toujours la même depuis trois ans. Tu y reste jusqu'à midi. Puis, tu flâne sur le trottoir en mangeant sur le pouce un sandwich. Une heure plus tard, tu es déjà de retour derrière ta caisse, la n°4. Les heures passent et le soir arrive. C'est le bus de 19h 21 qui te ramène au Grand Hall, et celui de 19 h 46 te dépose au bas de chez toi.
S'il connaissait ton emploi du temps, toujours le même, il pourrait te rencontrer. Je suis sûr qu'il trouverait le courage pour t'aborder.
Mais, je ne peux rien faire. Je ne suis qu'un narrateur. Je suis le spectateur des jours qui défilent à Kijam. Alors moi aussi je me laisse emporter par le flot du temps, je suis ce courant d'air qui emporte ta jeunesse et ton bonheur. Je pleurs à vos cotés.
Aujourd'hui c'est le printemps à Kijam, tu as senti le temps changé. Il fait presque beau. Les gens sortent le sourire léger, comme si un rayon de soleil suffisait à oublier les peines. Toi, tu n'es pas dupe et ton cœur refuse de s'illusionner. Tu aimes pourtant respirer l'air du printemps et les parfums de fleur. Mais, malgré ton envie, tu n'arrive pas à gouter aux saveurs du printemps.
L'homme, lui, n'a pas vu le temps changer. Il ne sort plus guère de son immeuble froid. Il survit au milieu de la crasse et des détritus. Il reste ses journées à dessiner dans son esprit ton visage doux, et cette mèche de cheveux un peu rebelle qui descend sur ton front. Les jours passent et ton visage lui devient flou. Il sait qu'il aime une jeune fille, mais il ne sait plus qui. Il se morfond, il sait que sa vie n'a plus de sens, qu'il sera à jamais amoureux d'un fantôme qui ne le hante plus. Il se sent mourir. Il ne pleurs pas.
Kijam ignore qu'un homme se meurt dans un cercueil de béton. Ses voisins l'ont ignoré depuis longtemps. Je dois bien te l'avouer à présent. Cet homme est un peu inquiétant. Il t'a aimé jusqu'au désespoir. Il croit que tu l'as tué doucement. Mais, cela je ne te le dirais jamais. Je sais déjà que demain il gira sur une dalle de béton en bas d'un immeuble.
Je ne te dirai jamais qu'un homme est mort pour toi. Je te laisserai lutter contre le temps, cet étranger, cet ennemi. Mais croit à ton destin, croit à ta vie comme je crois à l'esquisse sur une page blanche. Le combat n'est pas perdu d'avance. La fleur que tu fus un instant peut refleurir à tout moment sous le soleil d'un nouveau regard…

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