Souvenir n° 1 : Au départ de Maastricht.
Au départ de Maastricht, j'ai vu un homme avec un pinceau. Il dessinait des nuages sur une feuille blanche.
La fille au piano : Des nuages blancs ?
Gris. Comme le ciel ce jour-là au dessus du toit en verre. Il y avait la foule autour de moi. Les manteaux me frôlaient, les valises me heurtaient. Je gênais. Je suis resté au milieu du passage, perdu dans le vent des corps. C'est un bon début ?
La fille au piano : Excellent. Continue comme cela. Au départ de Maastricht, il y avait des nuages gris sur une feuille blanche. Et un homme, ridicule, qui se faisait bousculer par des voyageurs pressés. Ils t'ont poussé jusqu'aux portes du train.
La masse s'engouffrait à l'intérieur des trains vers d'étrange destination. Chacun avait son but à atteindre, une obligation à respecter, une histoire à vivre. Moi, je voulais rester comme le peintre au départ de Maastricht.
La fille au piano : Tu lui as parlé au peintre ?
Il dessinait toujours les choses qu'il était seul à voir au dessus du toit en verre. Il apercevait la profondeur du ciel, l'air frais et le soleil qui s'y dissimulait. Au fond, moi, j'étais comme tous les autres voyageurs pressés. Ma valise à la main, je ne voyais que le bout du quai. C'était mon horizon, là bas au fond où tous les regards se tournaient. Le peintre ne levait jamais les yeux de son carnet. Je me suis approché, penché au dessus de son épaule et je l'ai regardé faire. Une lune pleine et grisâtre sortait des nuages. Le globe s'affina peu à peu. Les contours devinrent ovales, les cratères sur sa surface un regard sombre. Je me suis agenouillé et je t'ai décrit. A son oreille, j'ai susurré mes plus beaux souvenirs de toi. Il resta concentré, ailleurs. Mais, sous ses doigts, mes mots se teintèrent de noir et formèrent ton visage flou. Le crayon caressait le papier blanc, esquissait des traits comme le sommeil esquisse le rêve. Avec légèreté, la lune s'était changée en un visage au col de nuage gris. Tes cheveux se décollaient légèrement comme si, là-haut, il y avait encore un peu d'air. Ton sourire était timide comme souvent, cette moue absente que j'aimais tant. Et pour la première fois, le peintre a levé les yeux vers moi. Ils étaient sombres, presque tristes, deux grosses lunes marrons née dans des nuages gris. Il m'a tendu ton portrait.
Au dessus du toit en verre, la nuit était tombée. Les passagers n'était plus pressé. Ils marchaient sans but dans le grand hall qui respirait enfin. La nuit serait longue. Une femme, jeune, reposait sa tête sur son grand sac à dos. Elle s'était endormie. Je pensais à toi, à des centaines de kilomètre de la gare de Maastricht. J'ai regardé ton portrait et j'ai monté dans le premier train qui partait de là.
La fille au piano : Tu as gardé mon portrait ?
Je l'ai perdu un peu plus tard dans un théâtre d'Osnabrück.
La fille au piano : Je t'avais envoyé des photos un jour. J'avais mis sur l'enveloppe pour l'artiste de la gare de Maastricht. Ils ont dû se perdre, mais peu importe. C'était pour que mon visage ne te devienne pas un voyageur parmi des centaines d'autres. Mais où t'a conduit le train que tu as pris ?
Il s'est arrêté peu après dans une gare de banlieue. C'était un vieux train tagué qui sentait le tabac froid. Des ouvriers épuisés s'endormaient la joue contre la vitre. Il s'y reflétait leur regard absent trop habitué à ce même paysage. Il y avait aussi quelques punks qui riaient fort dans leur coin.
Je suis descendu et j'ai suivi les punks. J'ai passé la nuit avec eux dans un squat livré aux quatre vents. Ils m'ont parlé de Maastricht, de Rock, de la vie et de la mort. Ils m'ont parlé d'amour et de haine. Je leurs ai parlé de mon voyage, de théâtre et de toi. Nous avons bu un peu, puis fumé beaucoup. C'était irréel. Tellement loin du peintre et de sa patience, nous étions ici dans la passion des cauchemars. Nous avons maudit la société, mais déclaré notre flamme à la vie.
Au petit matin, je les ai quittés. Le ciel était gris et le vent froid. Le jour à peine levé, une foule d'ouvriers et d'employés se pressaient dans les vieux trains de banlieue direction la grande gare de Maastricht. Je me suis mêlé à eux dans ces wagons bondés. Ils étaient comme des pantins qui se balançaient au rythme du roulis des rails. Aucun ne parlait, encore enfumé par une nuit trop courte.
Le jour se levé. Le ciel encore un peu rosé se purifiait. Il restait seulement des trainées grises comme les bavures d'une gomme. Nous longions des terrains vagues et des pavillons au jardinet envahi d'herbe folle. A l'horizon se profilait de grandes cheminées, des immeubles de verre et même des avions qui prenaient leur envole sur le ciel clair. D'autres petites gares déversaient leurs grappes de travailleurs embrumés. On se pressait de plus en plus à l'intérieur du wagon.
L'atmosphère était extraordinaire. Le silence du matin. Je ne pensais plus. Je ressentais la proximité, la sérénité. Enfin…
C'est le jour où je t'ai appelé. J'avais envi de t'entendre, que ta voix éclosent parmi le bruit encore discret de la ville, que tu sois la première à briser le faux silence du matin.
Souviens-toi, la pluie battait le verre de la cabine. Ici, tous se passe bien à Maastricht. Et toi là-bas comment tu vas ?
La fille au piano : La ligne est mauvaise, je t'entends mal. Quand reviens-tu ? Tu me manques.
Moi aussi, je t'entends mal. J'aimerai que tu sois prés de moi. Maastricht est une grande ville, je m'y perds. J'erre dans ces rues. J'ai joué la semaine dernière dans un théâtre de quartier. Les planches craquaient sous mes pas. Le périphérique voisin faisait vibrer les murs. Et, ma partenaire jouait faux.
La fille au piano : Elle était belle ?
Un ange, perdu comme moi dans une ville trop grande. Mais, elle jouait faux…
La fille au piano : Reviens et nous jouerons ensemble. Moi, je suis restée ici. Au départ d'un Morceau. Entre toi et moi.
Je reviendrai, mais pas tous de suite, pas tant que j'aurai trouvé ce que je suis venu chercher…

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