Souvenir n°3 : délavé par Groningen
La fille au piano : Hier soir, j'ai rêvé. Il y avait l'embrun de Groningen qui fleurait d'une carte postale. Elle était jetée sur un sac posé au pied de notre lit. Une seule carte postale aux odeurs de mauvais déodorant. Je me suis réveillé et j'ai été à la fenêtre. Le ciel était noir. Il pleuvait sur Paris et les HLM roses. En face, une fenêtre comme la mienne était allumé. Une silhouette se dessinait sur des rideaux verts. Elle semblait arpenter l'appartement, un livre à la main. En bas, quelqu'un courrait sur les pelouses. Il se refugia sous l'arpente d'un seuil d'immeuble. De temps à autres, deux phares de voiture se frayaient un chemin parmi les gouttes et crissaient leurs pneus dans des flaques de pluie fraiches.
La silhouette s'était figée face à la fenêtre. Le rideau trembla et une main l'écarta un peu. Un visage y sortit timidement. Il me regardait là bas, dans son appartement, au delà la rue, au delà de la pluie. J'ai pensé à toi aussi loin que l'homme. Je me suis demandé si vous aviez la même pluie à Groningen ?
Je ne sais pas. Peut-être que la pluie de Groningen sont les larmes des mouettes.
La fille au piano : Tu ne peux pas être sérieux deux secondes. Les larmes que j'ai pu versé en t'attendant ne sont pas de la pluie des mouettes.
A Groningen, les mouettes ne sont pas que des oiseaux. Ce sont des guides, ce sont les étoiles des ciels gris. Dans tous les pays et les villes du monde, l'espoir et le rêve sont des nuées dans les cieux. A Groningen, ce sont les mouettes que les enfants regardent. Elles sont comme eux, si liées au port, elles y naissent et y errent. Parfois, elles s'en éloignent en suivant les bateaux, mais toujours les bateaux reviennent. Elles s'encrassent de nouveaux sur les docks et les quartiers miséreux de Groningen. Toi, tu avais un rêve et des souvenirs pour te complaire. Tu avais ta musique comme des milliers de mouettes qui ne reviennent jamais.
La fille au piano : Crois-tu que cela me suffisait ? Je jouais pour oublier ton absence, je me consolais sur des mélodies tendres. Je ne voulais pas oublier ma vie au profit de la tienne. Tu me disais dans des lettres que Groningen t'offrait l'inspiration rêvée, que tu t'y plaisais beaucoup.
Je pensais te rassurer. Je pensais que tu serais heureuse d'apprendre comme un soldat au front que je me plaisais à combattre mes démons. Je t'envoyais de Groningen des poèmes comme un fard. Mais Groningen, c'est triste. Groningen, c'est gris.
La fille au piano : Comme un ciel de Maastricht.
Oui. Un temps, j'ai ignoré la fumée et le pétrole des chalutiers pour l'embrun du vent. Mais l'illusion ne dure jamais. Toutes ma vie, j'ai voulu fuir des cadres, pour d'autres semblables. Bientôt, je n'avais plus qu'un désir. C'était fuir, fuir toujours. Vers un ailleurs, vers d'autre cieux gris. Teintés ici de mouette, là bas de poésie, ou là-bas encore de rires alcoolisés, mais gris, toujours gris. Même les azurs les plus purs se grisent devant mes yeux.
La fille au piano : Tu es un éternel insatisfait. A mes coté, tu étais trop torturé pour être serein. Tu m'as convaincu qu'un voyage te ferait le plus grand bien. Je t'ai fait confiance. Je t'ai laissé partir contre la promesse naïve que tu me reviendrais différent un jour. Tu as courus les villes et les pays. Tu te posais seulement pour jouer de temps à autre, mais pas assez longtemps pour croître. A peine enraciné, un souffle d'air t'envolait ailleurs. Dans combien de villes es-tu passé ? Dans combien d'autres a tu joué une unique représentation bâclée ? Aujourd'hui, tu voudrais que je te plaigne encore, que je te renvoie parcourir les chemins, suivre tes instincts à la quête d'inspiration incertaine.
Ce voyage n'a pas été vain. Les débuts ont été difficiles, mais les chemins se sont ouverts. Et, j'ai construit peu à peu une œuvre solide, humaine et artistique. J'ai encore tellement de chose à te raconter. Je ne pouvais pas t'accabler de mes difficultés dans ces lettres parcellaires et ces appelles trop bref. Je te fais le récit comme il me vient à l'esprit. Il fut long et semé d'erreur. Mais, tu ne pourrais pas comprendre l'œuvre que nous forgeons si j'ignore la mélancolie du peintre ou le désespoir des alcooliques de Groningen. Je mentirai si j'ignorais ici l'ennui des soirées d'hivers de Maastricht, d'Osnabrück, ou plus tard de Smalkalde. Tu ne pourrais pas comprendre. Et je veux que tu comprennes…

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