Souvenir n°4 : Les alcooliques de Groningen et d’ailleurs.

La fille au piano : Tu me parlais des alcooliques de Groningen ? De quoi était-ce ?

 

         Dans mon hôtel de Groningen, les gens viennent boire et parler. Ce sont des épaves qui s'échouent sur le zinc d'un bar. Au port, ils ont laissé femme et enfants, et ont chargé à fond de cales leur désespoir. Les tempêtes alcoolisées n'y changent rien. Ils s'en trouvent même plus lourds encore quand le grain les pousse à la dérive. Ils entrent dans le bar titubant déjà, ils boivent à l'honneur de chaque nouvel entrant. Ils se congratulent, s'aiment, se payent des coups et dix minute plus tard s'insultent et se battent. Ils jurent contre tous ceux qui sont plus grand qu'eux, plus chanceux ou seulement différent. Ils sont rouge, boursoufflé, ont la peau grêlé du malade.

         Un jour, l'un d'eux m'a parlé.

 « Ce soir, c'est jour de fête, m'a-t-il dit, la vie m'a fait un joli cadeau. 

-         De quoi s'agit-il ?

-         Je suis père, pour la troisième fois, un garçon gros comme sa mère. Oui, c'est jour de fête. Mais, ce soir, je suis triste.  Je me suis aperçu tout à l'heure que je ne sentais plus le goût de l'alcool. Je n'ai que le désir, l'obsession. Il y a longtemps que la nausée m'étreint dés le réveil. Le midi, je n'ai plus jamais faim. Puis, il y a la nausée du soir après avoir avalée chaque gorgée des verres. Ce soir, j'ai un gosse qui vient de naître, et je sais que je suis foutu.

-         Pourquoi dîtes-vous ça ? Le temps est encore avec vous, ne le laissez pas filer.

-         Hé, qui t'as dis que j'en avais envie ? Le gosse, ce n'est pas moi qui l'ai voulu. C'est top tard. Je suis foutu, je n'y peux rien. Je suis un peu triste, c'est tout, mais je ne peux rien y faire, c'est comme ça. On ne survit pas à Groningen.

-         Et vos autres enfants, vous n'y pensez pas ?

-         Ils sont grand, c'est trop tard aussi. Ils n'ont manqué de rien. Leur mère les a bien éduqués et moi j'ai travaillé pour qu'ils fassent des études. J'ai… C'est trop tard, ils sont grands, ils sont parti. C'est fini, je me suis saigné aux quatre veines. J'ai tous fais, je ne les ai jamais emmerdé et jamais commandé. Et, aujourd'hui, ils ne veulent plus revenir. S'ils ont pu fuir Groningen, c'est grâce à moi, mais à cette époque, l'alcool m'avait encore du goût, et je l'aimais trop. »

 

 Tu vois, Groningen c'est aussi ça. Des hommes préfèrent fuir leur famille et leur souvenir. Ils préfèrent être aveugles aux appels des leurs.

 

La fille au piano : Tu te compare un peu à eux ? Toi aussi tu étais saoul d'un désespoir originel. Toi aussi tu as laissé ta femme au port.

 

         Tu extrapole. Ne va pas chercher trop loin.

 

La fille au piano : Alors qu'est ce qui t'a si marqué chez eux ? Bien sûr que c'est triste, mais des désespérés égoïstes qui se détruisent, il y en a dans tous les pays du monde. Ceux de Groningen étaient donc si particuliers ?

 

         Non, il n'avait rien d'original. Des hommes pris dans la nasse de l'alcool, il y en a des milliers. Et peut-être que tu as raison, j'étais un peu comme eux. J'étais annihilé à mes angoisses, soumis au nihilisme que je m'imposais. Je n'arrivais pas à m'imploser, détruire ce carcan que l'alcool, lui, est capable de fissurer. Eux, ils n'ont pas pu fuir et voir ailleurs si le ciel est moins gris. Ils sont restés attachés aux piliers des cathédrales vides de leur jeunesse.

         Au bout de quelques mois, je n'osais plus descendre, je restai reclus à écrire dans ma petit chambre. Aux cimes de la beauté, les soirs de solitude, je me suis accroché comme ces poètes d'antan ivres d'absinthe et de désespoir.  Mes rimes aussi plaintives que les jazz-bar d'Amsterdam.

         Le désespoir à pour vertu d'engendrer la création. La beauté se nourrie du mal, et le mal de la beauté inassouvie.

         J'ai beaucoup écrit et j'ai beaucoup rêvé. J'ai cru à la vie par la beauté des rêves. Rêve de toi, de l'amour possible. Les rêves d'une vie meilleure.

         Par exemple, les putes de l'est qui, à la nuit tombée, peuplent les trottoirs de Groningen son belles. Pour leur plus grand malheur, elles éblouissent la crasse des nuits.

 

La fille au piano : Tu les as fréquentées ?

 

         Non, mais j'ai errai dans la bruine de Groningen et j'ai croisé ces créatures de luxure, malheureuses comme un pilier de bar. Toujours enivré pour vaciller leur vie comme un rêve chancelants— se donner du courage, devenir une autre, fuir son être, son cadre gris, sa réalité pour une bavure froissée. Elles préféraient l'impression de vivre un mauvais rêve qu'affronter leur vie cauchemardesque. Tu verrais briller dans le fond des yeux une supplique de douleurs. Leurs bouches hésitantes te quémandent quelques dizaines d'euros, mais leurs yeux grands et bleus sont comme un ciel voilé, une bille de verre fêlée. Quelque chose en eux est improbable : leur habit trop court dans la fraîcheur du vent de mer ; le maquillage à outrance sur de si beau visage. Leurs provocation, la lingerie sexy, les jupes fendues jusqu'aux lèvres pulpées sont une mise en scène macabre.

 

         La fille au piano : Et tu n'a fait que leur regarder le fond des yeux. Tu peux, honnêtement me jurer de cela ?

 

 Je te promets. Durant tous ce voyage, sur nos souvenirs, je me suis replié. J'ai ignoré les filles faciles et les putes aguicheuses.

 

         La fille au piano : Je ne te crois pas…



Article ajouté le 2007-09-03 , consulté 67 fois

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