Au détours d'une route...

       La route a continué à tourné devant moi. Les phares m'aveuglent. Et la pluie et le vent se chassent mutuellement. Je quittai ce soir-là les Pays-Bas. J'ai marché toute la nuit vers le sud. Un sud aussi gris que le Nord, comme si le soleil fuyait toujours devant mes pas. La brouillasse du petit matin m'a conduit dans un relai-routier au bord d'une nationale allemande. Ça sentait le café, le tabac froid et l'after-shave.

       L'allemand résonnait, sèche et mélodieuse. Les regards de ces hommes aussi épais que les marins de Groningen se tournèrent vers moi lorsque je poussai la porte du restaurant. Une télé murmurait les dernières infos d'un monde qui ne me concernait plus, en ce matin de Novembre. J'avais oublié dans quel lieu j'étais, les conversations environnantes étaient un langage inventé dans lequel je n'avais aucune entrée. J'étais seul devant un café froid.

       La serveuse, une jolie blonde est-allemande, s'adressa à moi. Elle parla lentement, détachant les mots, et mimant même ce qu'elle voulait dire. Je ne souhaitais pas la comprendre. J'aimais cette solitude profonde et réelle, comme si rien ne pouvait me rattacher à ses gens, comme si, pour une fois, je pouvais me justifier l'échange impossible.

       Il me fallait déjà repartir. Ailleurs, je pris un bus. Des roumains, sales et méfiants, firent le voyage à mes côtés. Une gare d'une petite ville de province, Smalkalde ou Osnabrück, je ne sais plus. Un coucher de soleil derrière une usine fumante. Un hiver et un printemps, j'ai errai, le long des route de bitume noircie.

       Osnabrück. Il me revient des choses en mémoire. 

Au départ d'Osnabrück, il y avait un quai désert écrasé par le soleil d'août. Non, en fait, il y avait une vieille un peu plus loin. Je la revois, elle était assise sur un banc. Elle l'occupait en entier à elle seule. Je restais debout à côté. Pour patienter, j'entamai la discussion avec la vieille.

-         Vous allez où ?

-         Comme vous. Et vous ?

-         Comme vous.

 La discussion s'arrêta là. On n'avait rien en commun. Le train n'arriva jamais. Je partis.

       Et la vieille a attendu encore. Elle n'avait que cela à faire. Attendre qu'un train passe. Au départ d'Osnabrück, il y avait une vieille qui attendait dans la chaleur d'août. Un train ne passe qu'une seule fois. L'attendre est la meilleure chose à faire pour ne pas le manquer. La vieille avait raison, attendre et espérer qu'il s'arrête pour vous.

       Je n'espérai plus et j'étais las d'attendre…

       Les Pays-Bas derrière moi, et la France, au loin, comme un animal extraordinaire surgissant d'une mer. Je n'y croyais plus, je voulais la toucher. Revenir, enfin, me paraissait la meilleure chose à faire. Reprendre un train direction Paris et Dijon. Je ferai peut-être une halte à Auxerre, revoir les lambeaux de mon enfance.

       Tous cela m'étaient venus dans un instant de faiblesse. Le nid appelle ses oisillons quand le ciel est trop chargé pour voler.

         Il faisait trop chaud à Osnabrück, une chaleur étouffante que l'on fuit, qui écrase et annihile toutes envies. Les Gens de là-bas n'y sont pas habitués. Ils sont mal, de mauvaise humeur, et restent terrés au fond des maisons, dans la pénombre, bercés par le bruit des ventilateurs. 

Les rues désertes et les bars froissés d’éventails de papier qui sont agités ridiculement comme des demoiselles prudes d’un autre temps. La sueur coule leurs maquillages sur leur beau visage carré. Et leur lunette noire dissimule leurs regards. Elles parlent fort à des hommes qui gueulent encore plus fort. Les touristes, grappes d'illuminés qui trouvent à un arbre un charme particulier, jouissent d'une photo de groupe où l'un d'eux fait une grimace.

Il y a mes pas sur les pavés de la cathédrale, seul lieu glacé qui échappe à la canicule. Le silence des murmures, d'un bougeoir qui tombe lourdement, d'un bébé qui pleure, et d'un enfant que ses parents ne peuvent pas contraindre. Ce faux silence qui me suis partout, de Paris, à Maastricht jusqu'à Osnabrück. Mon esprit est parasité.

Les souvenirs sont ces bruits, ces ondes qui brouillent mon repos. Arrêter de parler, de chuchoter. Arrêtez de marcher et attendez seulement, comme une vieille sur un quai, que quelque chose se passe.

 

         J'ai revu la serveuse blonde l'autre jour. Elle m'a parlé. Elle a écrit des phrases en français qu'elle me lisait en riant bêtement. Je la laissais faire, lui faisant croire qu'elle était très douée, que son accent n'était qu'un lointain écho à peine audible. En réalité, je regardais son papier. Elle écorchait tout, prononçait les e muet et les u devenaient des ou. Elle faisait des pauses au mauvais moment ruinant le sens des questions.

         Mais, elle était belle.

 

La nuit, j'écume mes idées sur une page blanche. Je suis un enragé qui éclabousse sa bave sur la neige. The End. Et si un roman pouvait commencer ainsi, par une fin abrupte et sans suite possible. Et si cette fin pouvait s'éterniser sur plusieurs tomes. Une longue agonie qui n'aurait pour intérêt que la chute final attendue depuis la première page. That's end…

Et si cette fin est le reflet sombre de bons souvenirs. Je voudrais raconter une jeunesse à peine ébauché, mais dont les trames de l'enfance sont si marquées.  La nostalgie et le regret en trame de fond. Des rêves et des angoisses sont une seule obsession : une peur sans relâche.

Un vent joue en moi. Je suis seul et l'angoisse grandit. Je l'entends gendre et faire grincer les poutres de ma folie, le vent en moi. 

 

         Il est tard. Il est toujours trop tard. Pour commencer ou pour finir. Le temps fui de toute part, par chaque hésitation, chaque regret ou chaque remise en cause. Je suis en décalage comme arraché d'une chaine de montage.

Il est tard et je ne veux plus écrire.

         Les mots ne sont qu'un fard…



Article ajouté le 2007-11-25 , consulté 221 fois

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